Muse - Royal Albert Hall
Après avoir marché dans la ville, direction South Kensington pour l’heure tant attendue. De l’extérieur, le Royal Albert Hall n’est pas très grand. Circulaire, aux dominantes rouges, c’est dans cette petite merveille de salle que nous pénétrons pour récupérer les sésames. À l’intérieur, tout est feutré, velouté, boisé. Second étage, escaliers ornés de tableaux anciens et de sculptures sur bois, puis les loges, véritables petites boîtes en bois d’où l’on admire alors la vue sur l’intégralité de la salle. On dispose d’un peu de temps pour s’extasier devant le décor. Du sol au plafond, tout est parfait.
En première partie, The Futureheads m’ont agréablement étonnée. Je ne connaissais pas du tout ce groupe, sauf de nom. Dans cette salle à l’acoustique proche de la perfection, je pense que n’importe quel groupe jouant de la musique à un niveau correct est automatiquement transcendé.
J’ai franchement beaucoup aimé Hounds of Love. J’ai toujours été fascinée par les choeurs. Là c’était grand. Bonne ambiance, bonnes vibrations. Une belle première partie, rythmée, puissante et agréable à entendre. >>> Leur MySpace
Après le rangement du matériel et la préparation de la scène, un reportage sur le Teenage Cancer Trust est diffusé sur l’écran géant. Ce court métrage sur la vie des adolescents atteints de cancer nous ramène à notre condition. Le temps de penser à eux car que nous sommes là aussi pour eux.
Sous un tonnerre d’applaudissements, le trio arrive sur une scène d’une sobriété implacable. Point de superflu, de structure encombrante ou d’écran. Seul élément de décoration, un amplificateur blanc, comme une touche de lueur au centre de la scène. Que la fête commence.
Un dernier coup d’œil jeté à la salle, aux lumières douces et calmes, les bulles blanches suspendues au plafond, caméléons variant au gré des éclairages. Puis c’est le noir profond et les premières notes de Take a Bow qui montent et montent encore. Silence. L’ambiance est électrique et émouvante. Take a Bow en ouverture, ce sont tous mes souvenirs qui reviennent en rafale, ceux d’un concert tellement grand et tellement attendu. Quelques remerciements de Matt, un brin d’attente, puis le riff de Map of the Problematique version Kuala Lumpur, la partition de batterie extrêmement évidente. Ça résonne dans les couloirs jusque sous mes pieds. La salle toute entière vibre. La voix de Chris sur les chœurs est limpide. Je poursuis du regard les moindres gradins, les mouvements du groupe, la facilité de Dom. Supermassive Black Hole débute sous les hurlements. La chanson qui danse. C’est loin d’être celle que je préfère du dernier disque, mais le riff kaoss pad, véritable bluff malgré tout, donne une nouvelle énergie à la chanson. Après quoi, Matt troque sa guitare pour son tabouret de piano. Link it to the world, lin kit to yourself. Ou l’essence du classique revisitée à l’infini. La version de New Born est parfaite, le solo joué est absolument génial. C’est un peu toujours à cet instant que je prends la température. À ce moment précis, je passe à la seconde phase, et je commence à savourer l’instant. Le riff qui suit a changé, et il rock à merveille. C’est surprenant et appréciable.
Je souffle. Puis il se passe quelque chose d’extrêmement déconcertant. J’entends les premières notes d’Under Pressure, de Queen (écoutez bien l'intro, vous comprendrez de quoi je parle
). Deux ou trois mesures pour un lien si fort que je ne réalise pas tout de suite qu’il s’agit de Butterflies & Hurricanes,
le déclic presque automatique pour mon subconscient, celui qui me fait
à chaque fois basculer dans le lâcher prise le plus total. Le solo de
piano m’envole. Je ne peux plus bouger. Une simple variation sur la
partition habituelle et mon cœur bondit alors. J’y suis. Best, you’ve got to be the best, you’ve got to change the world.
Au fond de moi, je prends toujours ces paroles pour une philosophie
permanente. Et lorsque je les chante, j’essaie d’en concevoir le sens
en harmonie avec l’instant que je vis. Alors c’est la folie qui
s’empare du Royal Albert Hall à l’entame de la trop rare Fury.
Cette chanson transporte, la voix de Matt me transperce au fur et à
mesure qu’elle s’élève. La guitare, tel un appel, fait écho à son
chant. Les yeux fermés, le moment est intensément grand. Les techniciens déplacent le piano pour le positionner au devant de la scène. Comme toujours, Feeling Good recolore les éléments. Réminiscence d’Origin of Symmetry et de cette blancheur pâle à l’excès, la touche de bonheur obligatoire est incontournable, teintée de cette émotion à fleur de peau digne d’une image printanière à la fraîcheur pure, transition vers une version lente d’Invincible que je trouve particulièrement réussie.
La suite ne sera qu’explosion cathartique et bonheur intense. L’entrée à la basse d’Hysteria m’envoie définitivement sur orbite. Seul au centre de la scène, dans la lumière, Chris lance la machine. Matt se contorsionne au rythme des accords, jette sa tête en avant, et termine à genoux, à la Earl’s Court. L’énergie est puissante, et se répercute avec force sur Starlight et sa jolie mélodie. On entend à merveille les voix limpides de Matt et Chris doucement posées sur les samples en fond. Le groupe communique beaucoup, Matt et Chris se rassemblent autour de Dom. Les trois ne font plus qu’un pour partager cette force, et lancer Bliss. Les traditionnels ballons d’Hullabaloo volent aux quatre coins du Royal Albert Hall. Comme des bulles de savons venues du ciel. Bliss ou la folie d’Origin of Symmetry à l’état brut. Les bras levés, la foule ne cesse de sauter à en perdre le contrôle. Après quelques improvisations, Time is Running Out permet au public de chanter en chœur a capella, pour une version sobre mais ô combien efficace. Encore une fois, la voix de Chris s’entend parfaitement. Je ne cesse de sauter, comme propulsée à l’infini par une main invisible. Un instant je me demande si le sol, tout de bois composé, tiendra le coup. Et je me dis que l’enchaînement logique sur Stockholm Syndrome finira d’expulser mes dernières tensions psychiques et corporelles. J’aime cette chanson à la folie. J’aime son cri et sa puissance libératrice. C’est sur ce final magistral que le groupe jette ses dernières armes à terre, chacun faisant corps avec son instrument. Ouf, on peut souffler. La guitare de Matt reste là sur le sol, comme un symbole de cette énergie maîtrisée par un esprit d’ailleurs.
L’adrénaline va pourtant monter encore, chose que je n’avais pas envisagé jusqu’alors. Un brin de repos. Observation, sensations, palpation de l’atmosphère. Je réalise ce qui vient de passer. On sent de l’agitation de tous côtés. Puis des petites lumières se mettent à s’allumer au niveau de l’orgue. J’y crois sans y croire. L’orgue est magnifique et immense. Matt arrive par un petit escalier et s’assoie au clavier, dans une petite voûte illuminée de jaune or. Les premières notes mêlent excitation, émotion et surprise. Chaque personne retient son souffle, j’ai dans ma tête des millions d’images qui défilent, le moment restera sans nul doute tellement improbable que les mots pour le décrire en sont futiles et toujours inappropriés. Je garde en mémoire l’éclairage rouge puis bleu des tuyaux gigantesques et de la structure toute entière de l’orgue sur les refrains de Megalomania. Et cette sensation inconnue qui a pris ma poitrine comme si un arbre poussait à l’intérieur de mon corps, ses branches tentant de grandir par mes membres. J’ai laissé couler de belles larmes de réelle émotion sur mes joues. Hors du temps, hors des sensations quotidiennes, j’étais soulevée par la beauté musicale et par l’intensité présente dans cette chanson que j’ai écouté des milliers de fois sans penser un seul instant que j’allais pouvoir vivre cela un jour.
L’esprit et le corps véritablement retournés par cinq minutes en suspens, le final s’annonce de toute beauté, avec un enchaînement de l’Osaka Jam pour se remettre et d’un Plug in Baby puissant. L’énergie s’échappe dans tous les sens. Puis le concert se clôture sur une version majestueuse de Knights of Cydonia. La voix de Matt s’envole à tout jamais dans la nuit. Le refrain queenesque sonne la fin. Je saute encore, puisant dans mes dernières ressources.
Les lumières se rallument. Je suis épuisée. On se pose quelques minutes pour admirer à nouveau la salle qui se vide sous nos yeux. Pour s’imprégner encore de cette chaleur et de cette part de nous qu’on laissera ici. Ce soir-là j’ai surtout vu un groupe profondément heureux, uni comme jamais, généreux et habité par sa musique. La prestation était à la hauteur du lieu. Magique. Magnifique. Éternel.
Par Claire musicabulle, Samedi 19 Avril 2008 à 01:15 GMT+2 dans Reviews concerts (article, RSS)





